J'étais pourtant bien, chez moi, avant que cette putain d'alarme ne retentisse... Mes voisins étant tous au boulot, mes enceintes délivraient leur musique à un volume qui faisait trembler les murs. J'avais tout juste fini de me rouler un joint avec des herbes d'Yllahan, du tabac et de la poudre de chocapic, et la fumée emplissait mon appartement autant que l'odeur enivrante des herbes. Affalé sur une chaise, près de mon bureau, je dessinais sur ma palette graphique les délires qui troublaient mes sens. De temps à autre, je risquais mon regard par la fenêtre, pour observer la voisine aussi frêle que jolie étendre son linge. Comme d'habitude...
Puis, un cri m'avait interrompu, provenant du bas de l'immeuble. C'était Eddy qui hurlait mon nom, comme une prière adressée à un Dieu sourd. Lorsque je daignai enfin lui répondre, il m'apprit la nouvelle. Entrepôt en ruine, raisons mystèrieuses, interdiction d'approcher, il fallait que j'y aille. Je cédais la fin de mon joint déjà bien entamé à Eddy, en échange d'un itinéraire de l'entrepôt dessiné par ses soins. J'enfourchai mon vélo, et entreprit de dévaler à toute vitesse les rues en pente qui menaient à la zone industrielle.
Même à plus d'un kilomètre de l'oeil du carnage, une fumée malsaine emplissait l'atmosphère et irritait mes poumons, déjà bien encrassés par ma débauche quotidienne. De temps à autres, une voiture du réseau me doublait, toutes sirènes hurlantes. Je pédalai plus fort.
L'état de l'usine était véritablement critique. Toute l'aile droite du bâtiment était en ruines, et les flammes léchaient avidement la partie gauche du bâtiment. Les hommes du réseau étaient partout autour de moi, et certains à l'air plus patibulaire que les autres formaient un barrage entre la foule et une poignée d'individus en blouse blanche. Des rescapés de l'explosion, sans doute. Je devais absolument leur parler. J'allumais une cigarette couleur ébène, puis me dirigeai vers eux d'un pas décidé. Mon avancée fut brutalement interrompue par un coup de poing particulièrement agressif dans mon estomac. La surprise me fit lâcher la cigarette que je tenais. L'homme, un gorille en habits du réseau, me dévisageait d'un air bovin.
« -T'as pas vu les panneaux partout ? Interdiction d'avancer.
- Je suis journaliste.
- Justement.
- Alors pourquoi, lui, il a le droit ? »
Le sbire du réseau effectua un brusque volte-face que je mis à profit pour partir en courant. Le secteur étant cerné par le réseau, la solution ne m'apportait qu'un répit provisoire. J'entendais le mec crier derrière, mais j'étais déjà loin... Je grimpais quatre à quatre l'escalier d'un bâtiment qui menait au toît. Une fois là haut, je m'allongeai en allumant une autre de mes cigarettes, réfléchissant à comment me sortir de ce bourbier...